|
Faut-il chanter au sein d'un choeur comme un choriste, ou un soliste ?
Ainsi posée, cette question en appelle d'autres :
- Y a-t-il différentes manières de chanter entre un soliste un un choriste ?
- Un choriste n'est-il pas simplement un soliste qui s'ignore ?
- Un choeur est-il l'adjonction de plusieurs solistes ?
- Avons-nous une voix différente selon qu'on soit choriste ou soliste ?
- La technique vocale est-elle différente ?
- Pourquoi j'ai mal à la gorge après une répétition de choeur, et pas après mon cours de chant ?
- Pourquoi le Sol est-il difficile à atteindre en choeur, alors que mon prof de chant me fait monter au Si bémol ?
Avant de tenter une ébauche de réponse, je précise que ceci n'est que le fruit de mon expérience personnelle, à la fois de pratique chorale et de technique vocale. Aucune conclusion définitive ne doit être tirée de cet article, mais simplement - je l'espère - quelques pistes de réflexion.
Dans l'absolu, la technique vocale n'est pas différente entre un choriste et un soliste. Dans les deux situations, un chanteur doit pouvoir s'appuyer sur un souffle maîtrisé grâce à des réflexes respiratoires et musculaires acquis au fruit de longues années de travail. Il lui est également demandé d'amplifier le son en jouant subtilement des résonances de poitrine, tête, sinus... pour produire un son harmonieux, agréable, véritable support de l'interprétation et de l'émotion.
Cependant, en confrontant chacune de ces exigences à la définition même des termes choriste et soliste, des divergences apparaissent.
La maîtrise du souffle du soliste est individuelle. Elle dépend de sa musculature, de sa capacité pulmonaire, de son entraînement personnel, de sa morphologie bref : elle est complexe et très personnelle.
Ainsi, dans une interprétation en tant que soliste, chaque chanteur aura le loisir, tout en respectant l'esprit du texte, de placer des respirations plus ou moins courtes, de conduire un souffle plus ou moins appuyé, pour produire un phrasé plus ou moins expressif.
Au bout de plusieurs répétitions, à la manière de l'entraînement d'un sportif, un cercle vertueux s'installe : le souffle est à chaque fois moins court, les valeurs longues ne tétanisent plus les muscles, le corps est plus souple, bref : on respire mieux et cela rejaillit positivement sur l'expression et le phrasé.
Dans un choeur, le souffle se construit collectivement. Les respirations sont coordonnées au minimum au sein du pupitre, voire du groupe tout entier. Pour se fondre dans le groupe, il faut parfois aller contre sa morphologie et ses habitudes, reprendre son souffle au rythme des autres, tenir ses phrases en pensant au groupe. Pour arriver au même niveau de fluidité et de souplesse, il faudrait beaucoup plus d'entraînement et de répétitions que les 30 à 40 annuelles habituellement prévues.
Parlons maintenant de la résonance : ici, les différences morphologiques sont accentuées. Ce n'est pas pour rien que chaque individu a son propre timbre de voix, personnel et unique. Chaque détail de la constitution du chanteur peut influer sur le résultat final : l'amplitude (et la souplesse !!!) de la mâchoire, la forme des sinus, la taille des paumettes, la langue plus ou moins "encombrante" dans la bouche, etc.
En tant que soliste : pas de problème. Le timbre plaît, ou ne plaît pas : c'est affaire de goût personnel, et comme chacun sait, les goûts et les couleurs de timbre...
Mais l'essence même du choeur est la recherche d'un son de groupe, une sorte de timbre hybride et collectif qui serait le mélange de tous les timbres individuels. Et là, l'oreille est implacable : même un auditeur novice va immédiatement repérer le moindre timbre qui "ressort" du groupe.
A la rigueur, ce n'est même pas une question de force ou de puissance d'émission. C'est simplement un phénomène acoustique de l'oreille humaine pour laquelle, certaines fréquences semblent suramplifiées. Si votre timbre est centré sur ces fréquences, vous aurez beau baisser la puissance du souffle, rien à faire : vous serez entendu.
Reste la solution de chanter détimbré : si cette alternative paraît un bon compromis dans les notes graves, elle génère souvent une grande frustration. Vous savez, la répétition où, après 2 heures passées à "étouffer sa voix", on a envie de passer à autre chose. On met Carmen à fond dans la voiture et "To-ré-aa-dooor" !
Mais attention : surtout dans l'aigu, chanter détimbrer conduira inévitablement à une fatigue vocale, voire pire. C'est le problème bien connu des orateurs non avertis (certains enseignants par exemple). Des maux de gorge apparaissent en fin de répétition, on a envie de déglutir et de boire de l'eau pour faire passer tout ça. Persister dans cette voie (ou voix, selon) peut mener à une inflammation, une extinction de voix, bref une impasse.
Parfois, il vaut mieux faire semblant de chanter (façon playback), que de "mal" chanter et de finir par déchanter...
Cette analyse montre que, toutes proportions gardées, la situation d'un choriste est bien plus délicate que celle d'un soliste. Evidemment, la chute est moins brutale car amortie par l'ensemble du groupe. Une voix mal polie ou un souffle fragile sont parfaitement acceptables dans le groupe, mais insupportables chez un chanteur seul en scène.
Cependant, le soliste est seul maître à bord : il gère son souffle à sa guise, émet le son qui lui semble conforme à l'interprétation qu'il décide de produire. Alors que le choriste doit sans cesse s'inscrire dans un groupe, respirer avec le groupe, chercher un son de groupe, dans une interprétation commune impulsée par le Chef.
Pour finir, soulignons un point d'accord parfait - et non le moindre - entre le soliste et le choriste : il leur est demandé de savoir dépasser ces considérations techniques pour interpréter une oeuvre musicale, en faisant passer au public toute l'émotion qu'a (qu'ont) souhaité transmettre l'auteur et (ou) le compositeur. C'est bien ce que nous tentons de faire chaque mercredi chez Netonia, Quatuors en choeur.
Là est ma principale motivation, et je souhaitais la partager avec vous.
Kodjo
|